Numéro
n° 03
Date
Thèmes
conclusions, motivation, mensonge à soi-même
Temps de lecture
10 min de lecture

Pourquoi on juge les autres d’après soi

D’habitude, on réfléchit, on construit quelque chose dans sa tête, on arrive à des conclusions et à des décisions, puis on les reporte sur quelqu’un d’autre : un proche, un enfant. On juge d’après soi, comme si l’autre était pareil à soi, sans comprendre que ces conclusions n’ont rien à voir avec lui. Pourquoi ? Pour une raison toute simple : les gens sont différents. Même dans une famille, même avec un ADN commun, chacun a ses pensées secrètes sur lui-même, tient compte de tout et se sert de tout. Ils n’ont donc ni les mêmes attitudes ni les mêmes critères. Et surtout, les motivations qui les lient sont opposées. Leurs intérêts diffèrent aussi, et c’est justement ce dont on ne tient pas compte. Tout cela se fait machinalement. Vous est-il arrivé, ne serait-ce qu’une fois, de vous surprendre à le faire ? Et qui vous dirige alors : vous-même ou la situation ?

Votre conclusion ne vaut pas pour l’autre : les gens sont différents

D’habitude, les gens ne sont liés que par une seule chose, un critère ou deux, mais dans la tête, cela se généralise et s’étend à tout le reste. Voilà pourquoi tous les raisonnements de ce genre sont faux d’avance, de bout en bout. Et ce qui nous lie à quelqu’un nous est propre, alors que ce qui le lie à nous en est l’opposé.

L’autre jour, vous aussi, vous avez décidé quelque chose à la place d’un proche, ne serait-ce que ce qu’il avait de mieux à faire. Vous n’avez peut-être pas eu le temps de le lui dire, mais vous vous attendez déjà à ce qu’il le fasse.

On est déçu par ce dont on s’est soi-même convaincu, on ne sait trop pourquoi, et l’on en rend aussitôt l’autre responsable : il nous aurait trompés. En réalité, l’autre n’a pas été à la hauteur de nos propres espoirs. Et quand on raisonne de la même façon sur d’autres, il se passe exactement la même chose avec eux.

Toute demande contient déjà une motivation non dite

Il y a une chose qu’on ne comprend pas : tout processus qu’on lance ou qu’on relance porte en lui, dès le départ, une orientation précise et des attentes. Chaque proposition qu’on fait, chaque demande, chaque relation qu’on construit contient aussi l’une de ces motivations qu’on y met toujours sans le dire.

Ce dont un enfant a besoin, nous le décidons nous-mêmes à sa place, dans notre tête. Or un enfant, c’est quelqu’un d’autre. Avec notre décision, il reçoit aussi nos attentes et notre motivation non dite.

Tout existe dans le chaos

Un processus se lance dès qu’une chose influe sur une autre. Nous entraînons les gens dans tous les processus, et l’on nous y entraîne exactement de la même façon. Tout est en mouvement. Tous ceux qui y sont pris, ensemble et chacun de son côté, mêlent au processus leurs propres affaires : ils essaient de construire quelque chose et de régler leurs problèmes aux dépens de tout ce qui les entoure ou de quelqu’un en particulier. Ce qui reste toujours à la surface, c’est la conclusion que tout se ramène à une seule chose : chacun survit aux dépens d’un autre.

Multipliez maintenant tout cela par les huit milliards d’êtres humains que compte la planète. Chacun d’eux s’attelle exactement de la même façon à ses propres tâches et pense à la même chose : comment vivre sa vie, ou comment survivre. Voilà ce que signifie le mot « chaos ». Il vient du grec, d’un verbe qui veut dire « être béant », et désignait l’abîme par lequel tout a commencé. Tout existe dans le chaos, et c’est à partir de lui que prend forme tout le sens de la vie de chacun. C’est en lui que surgissent les tâches, et en lui aussi que chacun trouve les moyens de les mener à bien.

Tout fonctionne ainsi : chacun, dans tel ou tel but, façonne un certain milieu et, surtout, crée des conditions. L’autre ne contrôle pas la situation, pas plus que tous les autres à sa suite. Pour venir à bout de telle tâche ou de tel problème, il part des conditions qu’on a construites pour lui ou qu’on lui a proposées. Et leurs conséquences sont déjà inscrites dans ces conditions et dans ce milieu.

Ce que je voudrais que vous compreniez, c’est que le chaos n’a rien de négatif. C’est un processus nécessaire, seulement on le comprend et on le perçoit de travers. Après tout, c’est seulement en lui que vous, comme n’importe qui, lancez tous vos processus et menez vos tâches à bien en passant par quelqu’un. Et de la même façon, les processus des autres passent par vous. Ce qui compte, c’est que tout le monde est impliqué et que les processus sont les mêmes, mais que le résultat diffère : ceux qui le contrôlent obtiennent le leur ; les autres, ce qui vient. C’est ce résultat, et lui seul, qui permet aux uns de vivre et aux autres de survivre. Il n’y a pas d’autre possibilité : c’est cela, le système global dont tout est fait. Mais c’est déjà un sujet à part, et ce sont de tout autres questions. Peut-être les décrirai-je l’une après l’autre dans mes prochaines notes, pour autant qu’on puisse en parler.

La situation vous dirige tant que vous ne dirigez pas le processus

Les processus et les conditions forment cette partie de la vie qu’on n’enseigne pas et qu’on ne décortique pas. Il y a des raisons à cela. Un tel savoir apporte certaines conclusions et certaines possibilités, et il n’est pas souhaitable de les transmettre. Avec elles viennent à la fois le contrôle et la lucidité dont on a besoin pour vivre.

Mais si une personne comprend tout ce processus, comment tout fonctionne et de quoi tout est fait, alors, grâce à sa lucidité, elle pourra donner une définition claire. Celle-ci lui montrera toujours la chose elle-même, le résultat et les conséquences de ce résultat. Quant à la personne elle-même, une telle définition dit d’elle une seule chose : si elle ne dirige pas ce processus, ce n’est pas elle qui dirige sa vie, les situations qu’elle traverse et ses désirs, c’est la situation qui la dirige.

Dès qu’une personne, quelle qu’elle soit, se mettra à diriger ce processus, elle contrôlera chacune de ses actions. Or tout est fait d’actions, et dans chaque décision prise, chacune d’elles joue en sa faveur ou contre elle. C’est ainsi qu’elle garde la possibilité de diriger sa vie. Seulement, on ne le sait pas, et surtout, on ne comprend ni le processus lui-même ni à quel point il compte : ce sur quoi il agit, et ce qu’il finit par donner à une personne ou par lui retirer.

La partie du dehors semble la plus importante, mais c’est celle du dedans qui décide

Tout est double : tout est fait de deux contraires, et vous aussi. Il y a en vous une partie intérieure et une partie extérieure. La partie extérieure est toujours perçue comme si c’était elle qui vous représentait, vous défendait et même veillait sur vous. Elle semble la plus importante parce qu’on la voit : c’est elle que les autres voient d’abord en vous, et c’est elle aussi que vous voyez chez les autres.

Hier, vous avez consacré plus d’énergie à votre apparence et à ce qu’on penserait de vous qu’à ce qu’il y a en vous. Quand nous décidons à la place d’un autre, nous décidons pour la partie de lui que nous voyons.

La partie extérieure ne fait que jouer un rôle, alors que ce qui façonne tout, c’est celle qui est en vous. Un diamant et du simple verre se ressemblent à première vue, mais leur composition est complètement différente. C’est la même chose avec les gens. La partie intérieure rejaillit sur vous-même comme sur tout ce qui vous entoure, et donc aussi sur tous ceux pour qui vous décidez quelque chose. Ce qu’il y a à l’intérieur d’un proche, vous le reconstituez vous-même d’après ce qu’il y a en vous.

À la question de savoir qui vous dirige, il n’y a que deux réponses : soit vous-même, soit ce que vous avez créé et ce qui vous constitue. Et la situation qui vous dirige commence par ce que vous avez créé : par le processus que vous avez vous-même lancé. Laquelle des deux réponses est la vôtre, vous ne pouvez le savoir qu’en vous connaissant vous-même. Si vous ne vous connaissez pas, vous ne savez absolument rien. Tout repose alors sur des suppositions et des émotions, et c’est un dysfonctionnement.

Trouvez le contraire, et vous trouverez la cause de tout obstacle et de toute décision : il y a partout une cause et un effet. Si c’est quelque chose du dehors qui vous gêne, cherchez-en la cause dans la partie opposée, à l’intérieur.

La croyance la plus solide est celle qu’on s’est inventée

On vit de la croyance qu’on s’est soi-même inventée, et il n’existe pas de conviction plus forte. On va de soi-même vers ce en quoi l’on croit. Inutile de convaincre une telle personne ou de la faire changer d’avis. Celui qui se sert d’elle n’a même pas besoin de la travailler : il suffit, de temps en temps, d’ajuster un détail ou de lui glisser quelque chose. L’essentiel, c’est qu’elle continue de porter en elle cette croyance. Seulement, ce en quoi elle croit n’existe pas. Voilà ce qu’une telle croyance a de lumineux, et ce qu’elle a de sombre.

C’est sur cette même croyance que reposent les conclusions et les espoirs qu’on reporte sur les autres, et l’on n’a aucun doute à leur sujet.

Tant que nous nous mentons à nous-mêmes, il nous semble que les mots « bon », « gentil », « meilleur que les autres » nous correspondent. Mais il suffit d’examiner de quoi nous sommes faits pour trouver, derrière ces mots, tel ou tel défaut et des arrière-pensées. Tout peut s’expliquer quand on ne se ment pas à soi-même et qu’on n’essaie pas de se persuader du contraire, en prenant ses désirs pour des réalités.

À suivre…

Questions à se poser

Posez-vous ces questions : les réponses sont déjà en vous.

Tout ce qui précède n’est ni une conclusion sur vous ni un jugement sur qui que ce soit. C’est ce dont on ne tient pas compte dans la vie : ce que sont les conditions et les milieux, à quel point leur influence est forte et quelles conséquences ils entraînent. Soit tout cela vous dirige, soit c’est vous qui le contrôlez. Si j’en parle, c’est seulement pour que vous y fassiez plus attention. Ici, je ne cherche à faire changer personne d’avis, je n’influence personne, et je n’ai aucun droit de me mêler du moindre processus de cette formation naturelle qui constitue l’essence même de la naissance et de la vie d’un être humain.

  • Qu’attendez-vous d’un proche uniquement parce qu’à sa place, vous agiriez ainsi ?
  • De quelle déception rendez-vous l’autre responsable, alors que les espoirs placés en lui étaient les vôtres ?
  • Quelle motivation avez-vous mise dans votre dernière demande à un proche, sans jamais la dire ?
  • Quand vous vous attelez à vos tâches, de qui viennent les conditions dont vous partez ?
  • À quel moment, cette semaine, est-ce la situation qui vous dirigeait, et non vous-même ?
  • Quel obstacle avez-vous pris l’habitude d’expliquer uniquement par ce qui est au-dehors ?
  • En quoi croyez-vous pour la seule raison que vous l’avez un jour inventé vous-même ?

Commencez par la décision que vous prenez le plus souvent à la place d’un proche, et demandez-vous à qui sont les critères sur lesquels elle repose. Si vous ne trouvez pas de réponse, écrivez-moi ci-dessous : nous y verrons clair ensemble.

En bref

Pourquoi juge-t-on les autres d’après soi ?

D’habitude, les gens ne sont liés que par une seule chose, un critère ou deux, mais dans la tête, cela se généralise et s’étend à tout le reste. Ces raisonnements sont donc faux d’avance, de bout en bout, et les conclusions qu’on en tire, on les reporte sur un autre, comme s’il était pareil à soi.

Pourquoi ces conclusions n’ont-elles rien à voir avec l’autre ?

Parce que les gens sont différents. Ils n’ont ni les mêmes attitudes ni les mêmes critères, et surtout, les motivations qui les lient sont opposées. Leurs intérêts diffèrent aussi, et c’est justement ce dont on ne tient pas compte. Même dans une famille, chacun a ses pensées secrètes sur lui-même, tient compte de tout et se sert de tout.

Pourquoi rend-on l’autre responsable de sa déception ?

Parce qu’on est déçu par ce dont on s’est soi-même convaincu, on ne sait trop pourquoi, et qu’on en rend aussitôt l’autre responsable : il nous aurait trompés. En réalité, l’autre n’a pas été à la hauteur de nos propres espoirs.

Qui nous dirige ?

Si l’on ne dirige pas le processus qu’on lance soi-même, c’est la situation qui nous dirige. Dès qu’on se mettra à diriger ce processus, on contrôlera chacune de ses actions, or tout est fait d’actions.

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